La petite histoire des mots

Etranger

Georges Pop  |  Le 25 novembre prochain les Suisses sont appelés aux urnes pour se prononcer sur l’initiative de l’UDC intitulée « Le droit suisse au lieu des juges étrangers ». Il est manifeste que dans le libellé de l’initiative, le terme « étranger » est pris dans un sens négatif, voire péjoratif ; celui d’un individu « extérieur » qui n’a pas, par définition, à s’ingérer dans « nos » affaires, celles de notre « famille » nationale. Selon la définition la plus courante, l’étranger est simplement une personne qui n’a pas la nationalité du pays où il séjourne à un moment donné. Mais « étranger » est aussi très étroitement apparenté à « étrange », qualificatif qui évoque un caractère singulier ou même bizarre. Les deux mots ont d’ailleurs la même étymologie : ils découlent de l’adverbe  latin « extra » qui veut dire « en dehors » et qui a donné l’adjectif « extraneus » qui a le sens de « extérieur » ou encore de « qui n’est pas de la famille ». Par évolution phonétique, le mot a abouti à « estrange », puis à « étrange ». Au Moyen-Âge, des personnes « étranges » pouvaient aussi bien être des étrangers que des individus qui sortent de l’ordinaire. Les deux sens ont d’ailleurs coexisté jusqu’au 16e siècle. Le mot « étranger » a cependant émergé dès le 14e siècle pour désigner une personne venue d’ailleurs. Partout et de tout temps, l’étranger n’a jamais eu très bonne presse. Les proverbes en témoignent. Selon un vieux dicton danois, « Il vaut mieux décrotter les souliers de ses compatriotes que baiser les pieds d’un étranger ». En Allemagne il était d’usage de dire : « on perd son pain en le donnant à des enfants étrangers et à des chiens étrangers ». Mais il y a des exceptions ! Un vieux proverbe grec déclare : « préfère l’étranger qui aime la justice à tes proches qui ne la respectent point ». On verra le 25 novembre prochain auquel de ces adages une majorité de Suisses se ralliera. Il est intéressant de noter que le mot « xénophobe » est lui très récent. Il a fait pour la première fois son apparition dans le Larousse illustré en 1904, quatre ans après la parution d’un récit d’Anatole France intitulé « Monsieur Bergeret à Paris ». L’auteur, qui militait alors pour la réhabilitation d’Alfred Dreyfus, y tournait finement en dérision les antisémites et autres « xénophobes » ; un mot de sa composition né de la fusion de deux mots grecs : ξένος (xénos) qui veut dire étranger et φόβος (phóbos) qui l’on traduira par peur ou effroi. On terminera par cette pénétrante citation de l’humoriste français Raymond Devos : « J’ai un ami qui est xénophobe. Il déteste à tel point les étrangers que lorsqu’il va dans leur pays, il ne peut pas se supporter… »