La petite histoire des mots

Cynisme

Georges Pop. |. La date du samedi 21 juillet dernier se lira désormais dans l’histoire de la presse romande comme celle de la cruelle liquidation du journal Le Matin ; un jour de tristesse pour les collaborateurs du quotidien, pour tous les journalistes de ce pays, pour les lecteurs qui y étaient attachés et pour tous ceux qui admettent la dimension d’une presse diverse dans un Etat démocratique. Une journée marquée du sceau de l’amertume mais aussi de la colère et de l’indignité. Le mot «cynisme» est revenu à plus d’une reprise pour qualifier la conduite du groupe propriétaire qui, après avoir sciemment privé son journal d’une part de ses revenus en transférant ses petites annonces sur la Toile, a commandé son exécution avec suffisance et cupidité ; se payant même le luxe insolant de moucher les gouvernements des cantons de Vaud et Genève qui avaient trop candidement proposé leurs bons offices. «Cynisme» est le plus souvent pris de nos jours dans son acception la plus péjorative. Il définit un dédain outrageant et offensant des convenances les plus élémentaires et un mépris de la conscience des autres ; ou parfois une forme de scepticisme distant. Mais ce ne fut pas toujours le cas. Le mot a été emprunté au latin «cynismus», lui-même adopté du grec «κυνισμός» (kunismós). Le terme désignait alors une école philosophique de la Grèce antique, fondée par le philosophe Antisthène, vers la fin du 4e siècle av. J.-C. Le nom de ce courant philosophique qui prônait l’anticonformisme, l’humilité et méprisait la puissance et les honneurs reviendrait à son adepte le plus célèbre. Il s’agit de Diogène de Sinope, ancienne ville grecque d’Asie mineure, actuellement située en Turquie, connu aussi sous le nom de Diogène le Cynique. Venu vivre à Athènes, Diogène aurait de nos jours été qualifié de SDF (sans domicile fixe) ou même de clochard. Il vivait en plein air, dans le dénuement le plus total et ne possédait qu’un vieux manteau, une musette usée, un bâton et une écuelle. Assis devant une grande jarre à l’intérieur de laquelle il passait ses nuits, il interpellait constamment les Athéniens les invitant à adopter  une vie simple, proche de la nature, loin des conventions et des artifices. Il est entré dans la légende pour avoir parcouru la cité, en plein jour, muni d’une lanterne, en répétant inlassablement «Je cherche un homme». C’est lui encore qui répondit «Ôte-toi de mon soleil» à Alexandre le Grand qui lui demandait, debout devant sa jarre, ce qu’il pouvait faire pour lui. Diogène déclara que le jour de sa mort il voulait juste être enterré «comme un chien». Or chien en grec ancien se disait «κύων» (kuôn). En grec ancien «kunismós» (le cynisme) veut dire, au sens littéral, «qui concerne le chien». Le mot du courant philosophique serait donc né d’une phrase du brave Diogène. Ce n’est pas historiquement avéré, mais de toutes les hypothèses, c’est la plus belle…  En écrivant ces lignes j’ai fait soudainement un songe. J’ai vu Diogène parcourant inlassablement les couloirs et les bureaux à Zurich de ce grand et riche groupe qui a trahi et abandonné Le Matin. Il avait une lanterne à la main et ressassait infatigablement  cette même phrase: «Je cherche un homme»…