La neutralité suisse en question ?

Laurent Vinatier | Il s’est passé quelque chose d’important ce dernier week-end à Bruxelles… qui n’a que peu d’intérêt a priori pour la Suisse ou les Suisses: l’Union européenne a un nouveau président du Conseil et une nouvelle cheffe de la diplomatie. Donald Tusk, actuel premier ministre polonais et l’Italienne Frederica Mogherini se sont ainsi vu confiés par l’ensemble des 28 chefs d’Etat la lourde tâche d’assurer l’avenir de l’Europe, c’est-à-dire, sommairement, de sauver sa monnaie, de gérer la faiblesse politique de ses institutions et de relancer la croissance; tout ce que la Suisse parvient assez bien à faire toute seule pour elle-même, engagée qu’elle est, depuis des années, dans un subtil équilibre lui permettant de profiter des avantages de la construction voisine sans pâtir de ses inconvénients. Accessoirement aussi, il faudra penser à éviter une guerre avec une Russie de plus en plus belligérante dans l’est de l’Ukraine.
Là-bas, les tensions s’accroissent dangereusement. Sur le plan militaire, il semble que près de 1000 soldats russes, officiellement «en vacances» ou en permission, aient pénétré sur le territoire ukrainien, avec leurs chars et leurs armes; au cas où sans doute ils aient à faire avec des malfaiteurs. Ils s’approchent à présent d’une grosse ville frontière stratégique, reprise par Kiev en juin, qu’il paraît difficile de tenir désormais. Les Ukrainiens quant à eux n’hésitent plus à bombarder le centre-ville de Donetsk. C’est dans le discours cependant, samedi dernier notamment, que le summum de l’absurdité guerrière est atteint. Dans une réunion de jeunes (très) favorables au régime, qui se tient annuellement sur les bords du lac de Seliger près de Moscou, le président Vladimir Poutine a rappelé à son auditoire, et par là-même au monde tout entier, que la Russie reste une puissance nucléaire de premier ordre et «qu’il ne faut pas trop nous chercher».
Il faut espérer que des mots aux actes, surtout en la matière, la distance soit assez conséquente. Toujours est-il que pour l’Europe, le dossier ukrainien et celui subséquent d’un éventuel conflit à grande échelle s’impose en tête des priorités. On ne peut s’empêcher de penser qu’il doit en aller de même pour la Suisse malgré sa neutralité revendiquée. Le modèle d’engagement des armées, en effet, n’est plus vraiment celui de la Deuxième Guerre mondiale où il était encore possible de négocier, sinon d’acheter, la retenue des tanks allemands aux abords des frontières helvétiques. Il est peu probable cette fois que les chars russes passent les Alpes. Les modes opératoires aujourd’hui sont différents. Dans un monde très connecté et disposant de moyens de destruction ultra-puissants, les frontières perdent de leur pertinence stratégique (comme le rappelle, en son genre, le risque terroriste). On a donc du mal à croire que la Suisse puisse se voir épargnée du souffle terrifiant d’une possible troisième conflagration mondiale.