Frénésies séparatistes en Europe

Laurent Vinatier | A chacun sa république! Ce n’est pas encore un droit de l’homme mais on y vient certainement, vu l’étourdissante succession de volontés autonomistes, indépendantistes, régionalistes, quasi individualistes, qui embrasent aujourd’hui plus ou moins gentiment la pauvre Europe. Les Ecossais ont essayé; les Catalans continuent d’insister, en votant le week-end dernier à 80% pour l’indépendance à la faveur d’un référendum symbolique et sans valeur légale. Les Ukrainiens du Donbass, eux, ont carrément pris les armes. En Moldavie et en Estonie, des minorités se réveillent, opportunément activées par Moscou. Les Corses et les Basques ne devraient pas tarder à ressortir masques, cagoules et argumentaires politiques. Qu’en sera-t-il du Valais? La sécession couve-t-elle? Dans la plupart des cas, au moment du choix définitif, le pragmatisme l’emporte. Le rapport, certes peu romantique, coûts-avantages s’impose et la perspective d’ajustements structurels douloureux et onéreux atténue les velléités; en Ecosse, par exemple. Restent les cas assez tragiques où le prix déjà payé est tel, qu’il vaut mieux aller jusqu’au bout: le Donbass n’en a donc pas fini…
Le mouvement part pourtant d’un bon sentiment, celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, reconnu comme principe international, à quasi-égalité avec l’intégrité territoriale des Etats. Il a fait des heureux dans l’Histoire. Rien n’empêche donc ceux qui le veulent, aujourd’hui aussi, de choisir leur destin, de divorcer, de quitter le cadre étatique qu’ils jugent soudainement oppressant et qui, selon eux, ne correspond plus à l’identité spécifique dont ils s’affublent. La différenciation sur base ethnique, religieuse, culturelle, linguistique, devient alors la clé, l’alpha et l’oméga de tout argumentaire séparatiste. Une certaine artificialité transpire cependant compte tenu de la mixité des populations, de l’homogénéisation culturelle et intellectuelle en cours et de la folklorisation des traditions. Nul facteur n’est convaincant. Qui, franchement, oserait de bonne foi se battre pour un Etat au nom d’une identité catalane? En quoi diffère-t-elle vraiment d’une identité française, ou même anglaise et écossaise? Par chez nous, on n’a plus nécessairement besoin d’un Etat pour parler sa langue. En Ukraine, dans le Donbass, c’est encore plus flagrant et triste: nul élément religieux, linguistique, ethnique ne peut justifier les 3000 morts.
Si le ciment de la revendication séparatiste n’est pas réellement ou sincèrement identitaire, il est en revanche profondément politique. Il arrive un moment où une partie de la population, sur un territoire donné, décide de se réunir en une structure nouvelle qu’elle contrôle totalement. Cette volonté de quelques-uns d’appartenir à une entité institutionnelle distincte, qui leur est propre, constitue le sens profond de tout mouvement séparatiste, le seul véritablement pertinent d’ailleurs. Ceux-là choisissent en quelque sorte de se ressembler en se distinguant des autres, en particulier de leurs anciens concitoyens: c’est un choix purement politique. Dans le meilleur des cas, ces gens négocient avec leurs futurs voisins puis votent. Dans le pire des cas, ils dressent des barricades et des murs. Tout le problème est de savoir ce qu’il faut faire de ceux, sur le territoire considéré, qui ne veulent pas vivre avec ces initiateurs au sein d’une nouvelle entité. Si les uns peuvent librement choisir, les autres doivent aussi en avoir la possibilité, mais la majorité en l’occurrence ne suffit plus. Afin de respecter le choix de chacun, il faudrait procéder à des déplacements de populations et le monde n’a pas que de bons souvenirs en la matière. La démocratie s’avère ici inutile et vaine. Le séparatisme en somme met en lumière l’avènement d’une forme de populisme démagogique, potentiellement violent et autoritaire, où n’importe qui est libre de revendiquer un peu de pouvoir. C’est la revanche de la masse des «petits» contre l’élite, laquelle pendant des décennies a, pour le coup, bénéficié de la démocratie.