Faut-il juger une personne à son regard ?

Gérard Bourquenoud   |   Un visage est cent fois plus lisible qu’une écriture, qu’une main ou un curriculum vitae. Pas une ride qui ne raconte une histoire. La parole fait donc double fonction. Quelles explications faut-il demander à une personne dont les poches sous les yeux accusent des nuits blanches, dont les lèvres traduisent la cruauté, dont les plis autour de la bouche annoncent la colère?

La franchise est, par chance, plus répandue que l’esprit chagrin de bien des êtres, même si certains cachent, il est vrai, leur jeu. Dans le visage, les yeux ouvrent une fenêtre sur l’âme, la peau révèle l’âge avec exactitude, en même temps qu’elle en dit long sur l’usage du tabac ou de l’alcool, sur l’abus de la bonne chair, sur les excès sexuels ou de médicaments. La prodigieuse variété des physionomies (dont paraissent être exclus les Japonais et les Chinois qui, du moins à nos yeux, se ressemblent tous), correspond à la variété des tempéraments. Les principaux traits de caractère sont annoncés par le visage aussi régulièrement  que l’arrivée d’un train dans une gare. L’autorité se lit sur les maxillaires d’un conseil fédéral, la tendresse sur le sourire  d’une femme, l’avenir sur le menton d’un bébé. Tout se tient, tout s’explique. Un homme qui a le regard perçant finira par percer ce qu’un autre obtiendra par sa volonté tenace.

La nature ne fait rien au hasard chez l’être humain. Elle a attribué une calvitie à ceux qui ont besoin de se vieillir, la barbe à ceux qui ont quelque chose à cacher, un large front à ceux qui ont besoin de se faire prendre pour des intellectuels, et des oreilles de dimension supérieure à la moyenne à ceux qui font carrière dans la communication. Quant à l’appendice nasal – véritable pierre angulaire du visage – il décrit la philosophie de son propriétaire.  Et même, dit-on, qu’il reflète des potentialités  sexuelles dont on pouvait croire qu’elles ne se voyaient pas  comme le nez au milieu de la figure.

C‘est du sourire  qui n’est pas authentique, qui n’a ni bienveillance et encore moins de réelle gaieté, qu’il faut surtout se méfier, tout comme cet œil pétillant d’esprit qui s’est tout entier réfugié dans la pupille où il ne rend évidemment pas le même service.
Il est rare qu’un individu à visage rude et sévère n’ait pas quelques délicatesses à se reprocher, qu’un front fuyant dénote un caractère avenant et qu’une bouche plissée par la méchanceté s’entrouvre sur des propos aimables. A cette enseigne la vie n’est pas plus agréable, mais on perd moins de temps, puisque que sept fois sur dix, au premier coup d’œil, on sait à qui on a affaire.

Un acteur célèbre accordait une confiance totale à la physiognomonie, science qui consiste à inférer les traits de caractère à partir des bosses du crâne ou de l’ondulation du front. Une discipline de plus en plus pratiquée aujourd’hui par des scientifiques de haut niveau et par des dames de petite vertu qui, en passant la main dans les cheveux de leurs clients, tentent discrètement d’en savoir davantage sur les idées que telle ou telle personne peut avoir derrière la tête.