Enfants placés

Monique Misiego  |  Pendant de longues années, et sous le couvert de bonne foi, les autorités ont retiré des enfants à leurs parents pour les placer dans des institutions, des maisons de redressement ou tout simplement chez des paysans. Pour des motifs souvent surréalistes, car l’on parle d’enfants illégitimes, ou encore mieux, de pauvreté !

Je vais vous citer un cas concret: dans le canton de Fribourg, en 1935, une femme décède en mettant au monde son 9e enfant. L’enfant la suit de peu. Le père, se retrouve seul avec ses 8 autres enfants. Alcoolique, il décèdera peu de temps après. Les autorités communales, bardées de bons sentiments, ont placé les enfants dans des familles paysannes, où ils furent corvéables à merci pour justifier leur entretien. Je signalerai quand même qu’à ce moment-là, cette famille disposait de deux maisons et d’un terrain, qui n’ont jamais refait surface, la coutume étant, d’après ce que l’on m’a dit, qu’une personne qui proposait de s’occuper d’un enfant pouvait faire valoir un droit sur des biens. On ne sait toujours pas à l’heure actuelle ce que ces biens sont devenus, s’ils ont été utilisés pour payer des dettes ou simplement distribués ou attribués. A qui? Qui s’est octroyé le droit de délester ces enfants? Mais ces faits n’ont pas été vérifiés, donc je nuance mes propos. Ce qui est vrai et bien réel par contre, c’est la douleur de ces frères et sœurs qui ont été séparés et qui se sont retrouvés isolés et à la merci de personnes pas toujours pleines de bons sentiments. Et pour avoir assisté au récit de cette séparation, je peux vous dire que les larmes coulaient encore 70 ans plus tard. On sait aussi de source sûre puisqu’il y a de nombreux témoignages dans ce sens, que des quantités d’enfants ont été placés dans des institutions où ils ont subi les pires sévices corporels et souvent des agressions sexuelles. Le Conseil fédéral a reconnu leur statut et leur a présenté des excuses par l’intermédiaire de Simonetta Sommaruga. On estime à 2000 cas possibles sur le canton de Vaud où seulement 390 victimes ont fait une demande d’indemnisation. Au niveau suisse, ce n’est pas mieux. Sur une estimation de 15’000 ou 20’000 cas, seuls 5691 se sont fait connaître à ce jour. Où sont les autres? Il est clair que certaines victimes sont très âgées maintenant ou même décédées. Mais les faits susceptibles d’être indemnisés sont pris en compte avant 1981, donc il devrait y avoir une tranche d’âge moins élevée qui est aussi concernée. Quand on parle d’indemnisation, ce n’est pas vraiment le mot adéquat. On parlera plus d’un droit à la reconnaissance d’une injustice. Alors pourquoi certains n’arrivent-ils pas à sauter le pas? Par peur de se replonger dans des souvenirs douloureux, mais aussi parfois par honte de ce qui leur est arrivé. On les a tellement brimés qu’on est arrivé à leur faire croire que c’est de leur faute et que c’est eux qui doivent avoir honte. Il faudrait leur dire à ces victimes, que c’est aux autres de leur demander pardon, que c’est les autres qui ont fait du mal pas eux. Et que demander cette indemnisation, ou plutôt ce droit à la reconnaissance d’une injustice, leur permettrait de mettre des mots sur des actes, processus qui apporte quelquefois un soulagement et une libération du statut de victime. Au niveau fédéral, le Conseil national a refusé un délai supplémentaire au 31 mars, mais au niveau du canton de Vaud, le Grand Conseil a déposé une demande dans ce sens. De toute façon, vous êtes encore dans les temps pour faire valoir votre droit.