Des toiles d’une très grande beauté

Ferdinand Hodler, au Musée d’Art de Pully, jusqu’au 3 juin

Pierre Jeanneret  |  Le Bernois Ferdinand Hodler (1853-1918) ne fut pas le peintre du nationalisme helvétique, rôle dans lequel d’aucuns l’ont catalogué. N’oublions pas que sa Retraite de Marignan, où l’on voit des soldats vaincus, défaits, hâves, blessés, fit scandale à l’époque. Et sur le plan esthétique, il fut résolument moderne et très respecté par les avant-gardes européennes. Le lac Léman a été pour lui un sujet très important tout au long de sa vie. Le Musée d’art de Pully consacre à ce thème une cinquantaine de toiles, dont beaucoup n’ont plus été vues par le public depuis des décennies! Une première salle montre de jolis petits tableaux de jeunesse, réalisés en plein air, où Hodler n’a pas encore trouvé son style propre. Il peint cependant avec talent le lac près de Genève, mais aussi des ruisseaux, des rives recouvertes de roseaux. Dans les années 1880, il découvre Pully. Il loge parfois chez son ami, le notable Emile Borgeaud, dans la maison même qui deviendra le Musée pulliéran. Il peint une première version du Léman vu de Chexbres, thème qui deviendra récurrent dans son œuvre. Séjournant à l’hôtel Bellevue de cette localité, il consacre plusieurs très belles toiles au Grammont, une montagne de Savoie, de l’autre côté du lac, qui le fascine. Celles-ci annoncent ses futurs tableaux consacrés aux Alpes bernoises. Avec quelle force il traduit la solidité du roc et son caractère imposant! Il met au point sa technique du parallélisme, superposant en bandes colorées les lignes des rives vaudoises, du lac, de la côte française, des nuages épais et des nuées floconneuses haut dans le ciel. La couleur bleue domine dans ses toiles, mais parfois s’ajoute l’orangé du crépuscule. Hodler aime à partir du même point de vue à différentes heures du jour. Parenthèse dans cette exposition dédiée à la nature sublimée, les portraits qu’il fait de sa maîtresse Valentine Godé-Darel, tout au long de la progression de son cancer, et jusqu’à la dépouille sur son lit de mort. Il y a une sorte de froideur analytique dans la représentation de cette agonie, qui cependant provoque chez le spectateur une grande émotion. Et l’on revient au Léman, avec des paysages qui tendent de plus en plus vers le dépouillement, voire l’abstraction, et qui restent aujourd’hui encore d’une étonnante modernité. Hodler va vers la fin de sa vie. Lui qui avait peint des arbres au printemps et des champs couverts de fleurs, réalise en 1917 un Arbre nu, dépouillé de ses feuilles, squelettique, comme une annonce de sa mort. Et l’exposition se termine sur une toile d’une grande beauté, Le Léman et le Mont-Blanc à l’aube, qui offre une vision quasi mystique. Bien que l’exposition soit presque entièrement consacrée à un thème unique, elle n’est nullement répétitive. D’abord parce que Ferdinand Hodler a constamment varié ses angles d’approche, ensuite parce qu’elle nous permet de suivre l’évolution de l’artiste, de ses débuts au génie accompli.

«Hodler et le Léman», Musée d’art de Pully, jusqu’au 3 juin 2018.

Ferdinand Hodler, Le Léman vu de Chexbres, vers 1904, huile sur toile, 81 x 100 cm, collection Christoph Blocher.

 

Ferdinand Hodler, Le Grammont après la pluie, 1917, huile sur toile, 60,5 x 80 cm, collection Rudolf Staechelin