Des limites de l’inhumain

Laurent Vinatier | Le Musée national irakien vient de rouvrir ce week-end. C’est assez inattendu, à première vue, pour un pays dont l’intégrité politique et territoriale est menacée. Il est donc un service à Bagdad, quelque part dans un ministère probablement non reconstruit, dédié à l’entretien d’une vie culturelle. C’est une leçon d’optimisme a minima, alors que les combats contre l’Etat islamique continuent de faire rage à l’ouest du pays. En vérité, c’est un acte symbolique essentiel, un réflexe de survie. A plusieurs reprises reportée depuis près d’une demi-décennie, l’ouverture a été accélérée récemment quand il est apparu que les militants du Califat commençaient à saccager les œuvres préislamiques des musées de Mossoul.
L’art est toujours quelque part un acte politique. Ici plus que jamais. Les uns cherchent à détruire la mémoire, quand les autres la revendiquent. Ceux-là veulent nier l’humanité des autres, comme si l’humain avait commencé avec le Prophète. Ces actes d’extermination artistique qui accompagnent les désormais régulières exterminations physiques résonnent d’absurdité, bien sûr. Il n’est pas certain heureusement qu’ils se poursuivent, la logique marchande devant s’imposer même aux pires fanatiques religieux.
La vente d’œuvres d’art en effet se trouve être une lucrative source de revenus, l’une des principales même pour l’Etat islamique, dans un contexte de baisse du prix du pétrole et suite à l’anéantissement de plusieurs puits par les forces de la coalition.
Le mercantilisme et l’appât du gain, ou en tout cas la logique financière capitaliste, sauvent ainsi l’humanité de pertes symboliques incommensurables. Il en est allé de même en 2003, peu après l’intervention américaine, lorsque ce musée, celui qui a ouvert ce week-end, a été pillé et a perdu près de 15’000 pièces. Seules 4000 ont été retrouvées; les autres ont sans doute été dispersées auprès de privés. Il est peu probable qu’elles aient été détruites puisqu’elles perdraient ainsi leur valeur marchande. Finalement la criminalité et la contrebande deviennent le meilleur rempart pour la préservation de la mémoire et de ces témoignages inestimables du passé. Il est possible à force que les 11’000 encore manquantes soient petit à petit récupérées, rachetées. Cependant, si même l’argent ne devait pas stopper ces massacres de statues, les limites de l’inhumain s’en trouveraient repoussées.