Demain… une nouvelle saison

Gérard Bourquenoud  |  Demain, peut-être, l’été sera là, même s’il a déjà manifesté sa présence depuis quelques jours. Le jeudi ou le samedi, selon les villes et les régions, le marché débordera de fleurs, lumineuses à l’aurore, fanées après quelques jours. Les plus belles, pourtant, ma femme ira les cueillir dans les prés lorsque la rosée aura rafraîchi les feuilles et les pétales. Le chant de l’alouette s’étant fait entendre, sur les hauteurs aussi, les paysans vont poursuivre les fenaisons, récolter, avec des machines dernier cri, tout ce qui peut nourrir le peuple suisse, on débarrassera les granges d’immenses toiles d’araignée. Et, au début d’un chemin, en lorgnant les fermes, la vigne, les jardins potagers, tout un chacun retrouvera quantité de sensations anciennes sur une terre généreuse.

On respirera. On musardera. Aux portes des entreprises, on en grillera vite une encore; puis, en entrant, on perdra la mémoire. On regardera le boulanger qui s’obstine à ne cuire son pain qu’au four à bois! L’épicière du coin triera ses légumes en chantant. Le boucher, en désossant un veau, surveillera la cendre de sa cigarette. Le facteur n’aura que des mots aimables avec chacun. Nulle nervosité.

Certes, assis sur la terrasse d’un tea-room, un petit vieux prophétisera: «ça ne va pas durer!» Mais, pour une fois, personne ne l’écoutera. Au contraire, à grands cris, on demandera à Marie-France, la serveuse, qu’elle remette ça: une bière bien fraîche. On ne lira même plus le journal; on se contentera de tourner les pages.

C’est alors que les brises du soir seront les bienvenues, comme les nuits merveilleusement parfumées. On dansera dans la rue. On s’attardera sur les bancs. Tout à coup, les terrasses se videront. Il ne restera que quelques récalcitrants – toujours les mêmes – qui refuseront de s’en aller. Il s’ensuivra des échanges de propos pas toujours de bon aloi. Des couples improvisés en profiteront pour gagner les jardins ombragés qu’on dit plus sauvages. Dans les rues étroites des villages de Lavaux, la conversation ira bon train sur tout ce qui se passe dans le monde. Il fera chaud, vraiment chaud, mais personne n’osera se plaindre. On vivra au balcon. On se bronzera, on soignera ses plantes, les roses surtout, car il importe qu’elles soient plus belles que celles du voisin. Et, au fil des heures et des jours, on aura réellement l’impression de se trouver au bord de la Méditerranée, même si le beau Léman étincelle de tout son éclat dans le ciel bleu.

– Chéri, je suis fatiguée, pourrais-tu me passer mon pull?

Et, à deux, la brise du soir revenue, on suivra le voyage de la régate sur un lac qui invite à la détente. Le ciel se remplira d’étoiles, toutes plus brillantes les unes que les autres. A l’horizon, le feu clignotant d’un avion de ligne. Des rencontres vont se multiplier dans les estaminets. Tard dans la nuit, on s’embrassera sous les feuillages. Ainsi passeront les jours, alors que les nuits deviendront des étoiles filantes.

Un matin, ce sera l’automne. Déjà.