De quoi faire naître une chanson

Gérard Bourquenoud  |  La vie est un don chaque matin renouvelé dont nous avons de la peine à prendre conscience. Faut-il avoir peur de la perdre lors d’une maladie grave, d’une intervention chirurgicale, d’un accident de travail ou de voiture? Tout cela pourrait nous faire regretter de n’avoir pas suffisamment profité du présent et de n’avoir pas su jouir de tous les plaisirs de la vie. Retrouver sa santé ressemble parfois au retour du printemps. On est sensible aux signes que nous offre ce passage sur terre, on s’y accroche, on leur donne une réponse, on revit, tout simplement. J’en ai fait l’expérience il y a cinq ans avec une intervention chirurgicale au cerveau, un soir à minuit.
Quand on parle de la vie, n’avez-vous pas remarqué que c’est souvent pour en dire du mal, ou du moins pour la sous-estimer? C’est la vie! dit-on souvent d’un ton faussement résigné, à propos de circonstances pénibles, d’événements fâcheux. «C’est la vie…» comme si l’existence n’était capable que de nous jouer de mauvais tours. Quelle injustice!
Et que penser de ces trois mots: «chienne de vie !» qui expriment fréquemment la révolte contre les coups du sort ou les difficultés jalonnant notre route, les échecs durs à accepter. On ne se demande même pas quelle part de responsabilité on a pu avoir dans telle ou telle mésaventure; on oublie les moments considérés comme un dû. Accuser est tellement plus aisé!
On proclame tout haut le désir de «vivre sa vie», surtout lorsqu’on est très jeune. Au premier abord, cette aspiration semble légitimée. En réalité, elle correspond à un besoin de faire tout ce qui plaît en rejetant, autant que possible, les contraintes, les devoirs, les obligations. Encore une solution de facilité!
On parlait autrefois de la «fureur de vivre». Chacun sait où conduit cette rage désespérée. A vouloir vivre trop vite, dangereusement, on s’expose à une rencontre prématurée avec la mort. Mais trève de philosophie, mieux vaut vivre que discourir. Un plongeon dans le bain de la vie n’est-il pas préférable?
Le matin au réveil, mon père, qui était âgé de nonante-deux ans, disait «Dieu soit loué». Il était heureux de voir le soleil et de vivre encore une journée. Au lieu de se laisser accabler par les soucis et des problèmes qui perturbent le quotidien et la santé, pourquoi ne pas dire, au sortir du sommeil: «Louée soit la vie!» Ce serait une bonne habitude à prendre afin de se lever d’un bon pied.
Certains malades ou handicapés nous donnent quelquefois une leçon d’amour de l’existence, de reconnaissance envers elle. Pourtant, ils ne paraissent pas gâtés sur le plan du bonheur, tel que nous le concevons. L’odeur de café chaud, du bon pain frais, l’affection d’un chat ou d’un chien, les teintes infiniment variées du ciel, les manifestations diverses de la nature, le plaisir de manger, de boire, la satisfaction succédant à l’effort, se passionner pour la musique, le chant, le rire d’un enfant, la rencontre d’un ami, quelle gerbe de fleurs de vie!
De quoi faire naître, tôt ou tard, une chanson sans prétention, mais vivante dans le cœur de chacun et chacune pour amorcer un jour nouveau et vivre sa vie dans la splendeur d’un ciel toujours plus bleu et le cœur enrobé d’espoir.