“Briser la glace“ Julien Blanc-Gras – Editions Paulsen

Milka  |  Je me méfie toujours un peu des écrivains-voyageurs, sur leur motivation première, leur laissant le bénéfice du doute en leur accordant le besoin de retranscrire ce qu’ils ont vu, mais je me demande toujours si le but premier n’est pas de rentabiliser leur voyage.

Je vous avais déjà parlé d’un autre bouquin de Julien Blanc-Gras, «In utero», donc je me lançais tout de même en terrain connu, du moins pas totalement inconnu. Je me demandais bien ce qu’on pouvait trouver de captivant au Groenland, terre inhospitalière, d’une seule couleur, où il fait toujours froid. Au point d’en remplir un livre !

Eh bien ce livre en vaut le détour, au sens propre comme au figuré. Car c’est un sacré détour entrepris par ce voyageur, détour géographique mais aussi détour culturel. Qu’il a su retranscrire à merveille. Il était parti pour voir un ours polaire, qu’il n’a pas vu, sauf sur une carte postale dans un aéroport.

Il nous parle de rencontres, faites au gré de ces escales, car c’est sur un voilier, en compagnie de trois autres compagnons de route qu’il ne connaissait pas avant cette aventure, qu’il va partir à la découverte de ce pays et de ses habitants. Tous plus attachants les uns que les autres, authentiques, quoique certains soient atteints de façon négative par les progrès technologiques qui bouleversent ce pays.

Comme il le dit lui-même: «J’ai rencontré un presque pays flottant entre deux époques. Ici vit un peuple ancien, au présent confus, qui tente de s’inventer un futur. Le Groenland patiente au carrefour de son histoire, rêvant d’une indépendance qui serait difficile à assumer. Il se débat avec ses interrogations identitaires, brandissant sa culture inuit tout en abandonnant ce qui la constitue.» Les ravages du jeu et de l’alcool sont très présents dans ce pays en mutation. D’autres dégâts au niveau de l’éducation et de la violence domestiques sont repérés.

Mais il a aussi rencontré des gens qui tentent de maintenir leur culture, refusant tout progrès, d’autres qui étaient de passage dans ce pays mais qui sont restés, tombés amoureux du paysage ou d’une personne en particulier. Tous lui ont ouvert la porte, désireux de transmettre leur savoir-faire et leur façon de vivre. Un exemple qui m’a frappée, la population canine, spécifiquement les chiens de traîneaux, s’est fortement réduite en fonction des besoins des habitants qui se modifient. Autre exemple: auparavant était considérée comme une bonne épouse celle qui savait coudre au plus serré les vêtements de son mari pour qu’il puisse partir à la chasse. C’était une question de survie. Maintenant la plupart des habitants s’habillent «Made in China».

Pour terminer de vous donner l’envie, je citerai à nouveau l’auteur sur la beauté des paysages de glace. Je peux bien utiliser les termes «inouï» et  «grandiose». Je peux bien écrire que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. Ça ne voudra rien dire, devant le miracle des éléments qui fusionnent. J’en ai marre d’essayer de retranscrire la grâce de la glace. J’abandonne. Je passe le relais à Dostoïevski, qui est toujours secourable. «La beauté, ce sont les rivages de l’infini qui se rapprochent et se confondent, ce sont les contraires qui s’unissent dans la paix. Que de mystère en ce monde ! L’âme humaine est opprimée de vivre parmi tant d’énigmes indéchiffrables.»