Berne – Deux remarquables expositions méritent une excursion

Au Musée des Beaux-Arts et au Zentrum Paul Klee

Hodler, Parallelismus

Pierre Jeanneret |  Après le Musée Rath à Genève, le Musée des Beaux-Arts de Berne présente une très belle exposition centrée sur la théorie mise en oeuvre par Ferdinand Hodler dans ses tableaux: le parallélisme. Celui-ci se traduit par des répétitions, des symétries et des rythmes. Quelques exemples permettront de mieux saisir ce principe. Hodler a peint de magnifiques vues du lac de Thoune. Le parallélisme y est total: montagnes à gauche et à droite, leurs reflets dans l’eau, disposition des nuages. Et pour le plaisir des yeux, c’est une superbe symphonie dans les bleus. Car l’exposition va plus loin que la présentation intellectuelle d’une théorie esthétique. C’est une bonne synthèse de l’oeuvre de l’artiste bernois. Peintre des lacs, dont le célèbre Lac Léman vu de Chexbres, il est aussi le peintre génial des montagnes suisses, dont il exprime toute la puissance et la beauté altière. Le Niesen pyramidal l’a particulièrement inspiré. On découvrira dans l’exposition un Hodler moins connu, celui des champs de fleurs d’un jaune éclatant et des rivières de montagne où les rochers et les eaux sont en dialogue. Et l’on retrouvera une autre facette de sa production: les oeuvres symbolistes. Le fameux Bûcheron, qui orna nos billets de banque de 1911 à 1957, est entouré de troncs verticaux: toujours ce fameux principe du parallélisme. Quant à son Guillaume Tell, à la virilité puissante, et dont le visage barbu rappelle celui de l’artiste lui-même, il se détache sur un fond de lac et il est entouré de brumes verticales. Quant à la figure féminine allongée nue et intitulée Le Désir, elle s’inscrit dans un ovale bordé en haut et en bas du tableau par des fleurs rouges stylisées. Le thème de la mort fut très important chez Hodler, dont la famille a été décimée par la maladie. Deux oeuvres bouleversantes: le buste de sa maîtresse Valentine Godé-Darel à l’agonie et, sur son lit de mort, le corps d’Augustine Dupin, dont l’artiste a rendu sans concession la rigidité cadavérique. Au-delà donc de la démonstration, réussie, de l’application du parallélisme dans l’oeuvre de Hodler, cette exposition permet d’approcher les grands thèmes de ce géant de la peinture suisse et européenne.

Autoportait, 1915

Le bois de Châtelaine, 1885

 

Emil Nolde (1867-1956)

Le Zentrum Paul Klee, aux portes de Berne, est aisément accessible en bus depuis la gare. Ce bâtiment tout de verre d’une grande beauté esthétique vaut à lui seul la visite. Il abrite une exposition exceptionnelle, consacrée à une sommité de la peinture allemande d’avant-garde, Emil Nolde. Les faces d’ombre du personnage ne sont pas éludées. Antisémite, partisan enthousiaste du nazisme dès 1934, il fut néanmoins rejeté par le régime qui classa sa peinture dans l’«art dégénéré» et saisit 1052 de ses oeuvres… Né Emil Hansen (il prit en 1902 le pseudonyme de Nolde), il fut fortement marqué par la région de son enfance, le Jutland sur les bords de la Baltique, paysage plat, austère et venteux. Puis, professeur de dessin à Saint-Gall, il s’éprit des montagnes, devenant même un alpiniste. Il a représenté trente sommets sous une apparence humaine grotesque: le Finsteraarhorn est par exemple «le Mauvais». Dans son tableau Les géants de la montagne (1895-96), il s’inspire de l’univers des légendes et contes populaires tant suisses que nordiques. Très vite apparaît dans son oeuvre le goût pour le fantastique, l’univers onirique, le grotesque, les créatures fantomatiques. Au début du 20e siècle, il découvre Berlin, ses cafés, ses dancings, ses salles de spectacle, ses bordels, qu’il représente de manière expressionniste, avec un mélange d’attirance et de répulsion. Il utilise des couleurs violentes, et notamment des rouges sanglants. Cette intensité chromatique contribue fortement à la puissance de ses oeuvres. En 1913-14, il entreprend un voyage dans les mers du Sud avec une mission allemande. Il en ramène des portraits de «sauvages», qui ont aussi un intérêt ethnographique. Il s’inspire des oeuvres «primitives» pour ses propres tableaux. Mais sa recherche d’un «primitivisme» qui serait resté pur de la civilisation occidentale se solde par un échec: les indigènes des îles ont été contaminés par les apports du colonialisme. Un autre thème important de son oeuvre est l’érotisme. Hommes et femmes aux lèvres charnues se font face dans des attitudes lascives pleines de désirs. Malgré son adhésion au nazisme, Emil Nolde se vit plus ou moins interdit de peinture. Cela ne l’empêcha pas de réaliser quelque 1000 aquarelles de petit format. Sa présence au Zentrum Klee s’explique aussi par sa longue amitié avec Paul Klee (1879-1940), lui antinazi convaincu qui s’exila en Suisse dès 1933, et dont une autre exposition temporaire – si on en a encore le courage… – traite de sa représentation des animaux, souvent mi-humains mi-bestiaux.

Autoportrait, 1917

Clients de café, 1911

«Hodler. Parallelismus», Musée des Beaux-Arts de Berne, jusqu’au 13 janvier 2019.

«Emil Nolde», Zentrum Paul Klee, Berne, jusqu’au 3 mars 2019