Bel ensemble d’affiches de Toulouse-Lautrec et de ses contemporains

Pierre Jeanneret  |  En cette fin du 19e siècle intitulée «Belle Epoque», les progrès de la lithographie permettent à l’affiche de devenir oeuvre d’art. Fasciné par toutes les formes de la modernité, Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) s’empare de ce nouveau média. Il y représente bicyclettes et automobiles. Mais surtout, il a montré avec un génie incomparable le monde interlope des cabarets, cafés-concerts et maisons closes qu’il fréquentait assidûment. Il restitue l’atmosphère du Moulin-Rouge et des Folies-Bergère, avec leur musique de french cancan et leurs danses destinées à susciter le désir des mâles. Il a rendu immortelles ces grandes figures de la vie nocturne que furent Jane Avril, Yvette Guibert, La Goulue ou Valentin le Désossé, qui devait son surnom à ses talents de contorsionniste. Plusieurs allaient mourir dans la misère. Toulouse-Lautrec, lui le «nabot», disgracié physiquement, se sentait à l’aise dans ce milieu de «femmes perdues», à la fois désirées et rejetées par la société bien pensante. Il ne porte jamais de jugement moral mais fait preuve d’une grande empathie. Dans une émouvante série intitulée Elles, il montre les prostituées dans leur intimité, désabusées et fatiguées par les trop longues nuits de «travail» et l’alcool. Il est difficile de parler de l’art de Toulouse-Lautrec, tant ce dernier paraît évident: sûreté du trait, personnages volontiers entourés d’un bord noir qui en souligne les formes, absence de tout élément superflu, choix restreint de couleurs où éclatent les rousses chevelures de ses modèles, sens de la mise en page, capacité à rendre le mouvement et l’atmosphère des hauts lieux de la vie nocturne. Deux expositions subsidiaires complètent celle des oeuvres de Toulouse-Lautrec. La première réunit un bel ensemble d’affiches et estampes réalisées par quelques-uns de ses contemporains – Mucha, Steinlen, Vallotton, Bonnard… – permettant ainsi d’intéressantes comparaisons. La seconde est constituée d’une riche collection de photographies du fameux Nadar (1820-1910). Celui-ci a réalisé d’extraordinaires portraits de quasi toutes les célébrités du 19e siècle. A travers eux, c’est l’âme de Baudelaire, Victor Hugo, Courbet ou encore Zola qui nous est révélée. Ces trois expositions se complètent, et la Fondation Gianadda réussit à restituer l’esprit «fin de siècle» parisien, cette soi-disant «Belle Epoque», avec ses plaisirs, mais aussi ses misères sociales et morales.

«Toulouse-Lautrec à la Belle Epoque – French cancans», Martigny, Fondation Gianadda, jusqu’au 10 juin 2018.