« Utøya, 22 juillet » – Attentats terroristes au cinéma: avis partagés

« Utøya, 22 juillet » d’Erik Poppe

Colette Ramsauer  |  Alors que les survivants des attentats terroristes ne se remettent pas ou difficilement de leur traumatisme, la question se pose sur le laps de temps nécessaire avant de porter de tels événements à l’écran. Actuellement, les réalisateurs semblent manquer de patience. Fin février, le cinéaste Erik Poppe a choqué le public de la 68e édition de la Berlinale avec son film «Utøya, 22 juillet». Le plan-séquence reconstitue, 7 ans plus tard, le massacre sur l’île d’Utøya en Norvège, où 68 adolescents et un policier avaient été abattus par le néonazi Anders Breivik le 22 juillet 2011. 

Opportunisme, refus de l’oubli, récupération

«Le 15h17 pour Paris» de Clint Eastwood (attentat du train Thalys en 2015) «Stronger» de David Gordon Green (explosion du marathon de Boston en 2013). «Aus dem Nichts» de Fatih Akin (attentats néonazis en Allemagne entre 2000 et 2007): le cinéma, depuis «Bowling for Columbine» de Michael Moore en 2002, enchaîne les attaques terroristes. Avec plus de recul, après la tuerie en 1989 dans une école à Montréal, le cinéaste Denis Villeneuve avait attendu vingt ans avant de tourner «Polytechnique», alors que deux ans après la tuerie du Bataclan à Paris, Hollywood récupérait déjà l’événement pour une série télévisée. «Nous ne sommes pas des censeurs, on ne dira pas qu’il est interdit de traiter le sujet du 13 novembre 2015 au cinéma, clarifie Alexis Lebrun, porte-parole de Life for Paris, association de victimes. Nos membres sont assez réalistes, ils se doutent bien que ça va arriver, ils sont juste troublés quand ça arrive aussi tôt.» Plus proche de nous, la fusillade en 2001 au parlement cantonal à Zoug, 14 personnes abattues. L’événement fit l’objet d’un documentaire dix ans plus tard, récupéré avant des élections par certains parlementaires, engagés comme acteurs.

Aucune trace de sang

«Tout peut se raconter si le récit est malin, si ce n’est pas opportuniste» estime Alexis Michalik réalisateur français de «Friday Night». Aucune trace de sang, pas d’image des terroristes dans son film de fiction. La tragédie est vécue à travers le désespoir d’une mère américaine à la recherche de sa fille dans Paris après l’attentat du 13 novembre. En 2002 dans «Bus 174», le cinéaste brésilien José Padilha reconstituait l’attaque dans un bus de Rio par un jeune carioca. Très vite, la fiction passait au documentaire faisant l’analyse de l’environnement et des raisons de passer à l’acte du terroriste.

« Utøya, 22 juillet »

Le cinéma est un moyen pour le public de ne pas oublier les victimes, il permet de dénoncer le terrorisme, qu’il soit religieux, politique, ou idéologique comme se fut le cas en Norvège. Avec «Utøya 22 juillet», Erik Poppe veut réveiller les consciences. Il va plus loin, il heurte. «Si ça ne fait pas mal de regarder ce film, alors c’est déjà trop tard», affirmait-il lors de la conférence de presse à Berlin. Un plan séquence de 72 minutes reconstitue minute par minute la tuerie d’Utøya faisant 69 victimes, la plupart âgés entre 15 et 16 ans. Le terroriste n’apparaît pas dans le film. Sa présence pourtant est insoutenable. Ses tirs crèvent l’écran, et le cœur. «Après chaque séquence de tournage quotidien, les acteurs étaient soutenus par une cellule psychologique. C’était très éprouvant» révèlait le cinéaste. Certains rescapés de la tuerie se sont opposés au film d’Erik Poppe. D’autres victimes, présentes à Berlin, ont au contraire participé à sa création. L’île d’Utøya, située à trente kilomètres de la ville d’Oslo est la propriété de la Ligue des Jeunes travaillistes, organisation affiliée au Parti travailliste norvégien. En 2015 quatre ans après le drame, des camps d’été ont repris sur l’île, témoignant que le lieu a été réapproprié, que la jeunesse ne cessera pas de vivre pour autant.

«Utøya, 22 juillet»  Drame, 2018, N, 90min, vost, 14/14 ans, d’Erik Poppe

Scénario Anna Bache Wiig et Siv Rajendram Eliassen Avec Andrea Berntzen, Aleksander Holmen et Brede Fristad

Au cinéma d’Oron le jeudi 4 et dimanche 7 octobre à 20h