Exposition: Aquarelles et gravures

Le Musée Jenisch à Vevey présente deux expositions fort différentes

Les aquarelles d’Ulla von Brandenburg

Pierre Jeanneret  |  Née en 1974, établie à Paris, Ulla von Brandenburg jouit d’une réputation internationale. Cette exposition est aussi un clin d’oeil à Fanny Jenisch (1801-1881), qui a donné son nom au musée veveysan surtout consacré à la gravure. Avec l’artiste, elle partage un même attachement à leur ville d’origine commune, Hambourg. Le visiteur sera d’emblée intrigué par la présentation des toiles. La plupart d’entre elles sont en effet posées sur le sol, sans protection, comme pour signifier le caractère fragile et éminemment éphémère de l’art. Aux parois, des rectangles plus foncés suggèrent les tableaux qui pourraient s’y trouver. Ulla von Brandenburg se rattache à l’art figuratif, mais un figuratif que l’on pourrait souvent qualifier de poétique. Son oeuvre est habitée par différents thèmes. Une salle est consacrée à chacun d’entre eux. L’univers sous-marin, avec ses plongeurs et ses mollusques, signifie pour elle un monde de rêve et de silence. L’artiste s’est aussi passionnée – elle qui fut d’abord scénographe – par le monde de la danse, du théâtre, du carnaval et surtout du cirque: marionnettiste, montreur d’ours, dompteur de lions, chevaux, figurent parmi ses sujets. Une autre salle est consacrée aux grandes figures féminines de l’Histoire. On y trouve notamment les bustes de Louise Michel, la «Vierge rouge» de la commune de Paris en 1871, de la révolutionnaire martyre Rosa Luxembourg, de l’écrivain Colette en pied, vêtue d’un costume masculin… ou encore de la «complice» de l’artiste, Fanny Jenisch. On appréciera le pinceau subtil de l’aquarelliste. Elle pratique volontiers les coulures de peinture. Les couleurs sont vives et chatoyantes. Il y a chez Ulla von Brandenburg une véritable réappropriation de l’art figuratif.

Les gravures d’Alexis Forel

Alexis Forel (1852-1922) était un notable morgien. Après son décès, l’ancien musée du Vieux-Morges, fondé en 1918, porta son nom. On commémore donc cette année son centenaire. L’homme fut aussi un éminent collectionneur d’estampes. Parmi les noms des artistes, on trouve ceux de Rembrandt (dont on pourra voir dans l’exposition trois petits mais admirables autoportraits), de Corot, Daubigny, Millet… Ce que l’on ignore souvent en revanche, c’est qu’Alexis Forel fut lui-même un graveur de talent. Trois grands sujets se dégagent de son oeuvre. D’abord la Bretagne. L’artiste s’est moins intéressé aux bords de l’océan qu’à la Bretagne intérieure du Finistère et du Morbihan. On aimera particulièrement une admirable «Fin de journée d’été» où Forel rend, sans utiliser la couleur, le crépuscule sanglant et ses reflets. Alexis Forel s’est particulièrement intéressé aux arbres. Des grands chênes, il rend la puissance et la majesté, et l’éclatement de blancheur des arbres printaniers. Paris constitue le troisième thème dominant. Dans ses vues de la Seine, le premier plan est souvent gravé de manière méticuleuse, avec force détails, qui revêtent aussi un intérêt documentaire : ainsi les chalands accostant avec leurs marchandises aux quais, les monceaux de pierres, les grues. Tandis que l’arrière-plan, de l’autre côté du fleuve, reste dans un certain flou, conférant ainsi à l’ensemble une dimension poétique. Forel s’est penché, en outre, sur le Paris des humbles, avec ses vieilles maisons branlantes. Sur le plan stylistique, il est évident que Forel s’est inspiré des clairs-obscurs de son maître Rembrandt. Voilà donc une oeuvre à (re)découvrir, dont la qualité dépasse à l’évidence les frontières de l’art local.

«Ulla von Brandenburg.  A Color Notation»  et «Alexis Forel graveur»,  Vevey, Musée Jenisch, toutes deux jusqu’au 27 mai.