Alain Parisod – 2018 a été le 50e millésime vinifié par mes soins

Alain Parisod inaugure une nouvelle série de portraits après ceux que le Journal a réalisés durant la dernière Fête des vignerons

Alain Parisod tenant le flacon à l’étiquette de Keith Haring, devant une toile représentant Grandvaux

Christian Dick | En quelques mots, Alain a été syndic de Grandvaux durant 22 ans et 20 ans député. Il est vigneron-encaveur depuis 1987. Ingénieur-oenologue, il a également enseigné à Changins pendant 20 ans. Depuis 41 ans, il est chantre des vins à la Confrérie du Guillon et Hoqueteau (celui qui ouvre le cortège en portant la masse).

Quelle est l’histoire de ta famille? Je suis la 25e génération de la famille des vignerons Parisod, éta-blie en Lavaux depuis toujours, officiellement recensée depuis 1412. La demeure familiale à Villette existe toujours. Mon père, Ernest, a repris le domaine de la Grille à Grandvaux en 1946. Nous vendions alors les vins en fûts. Les cafetiers restaurateurs représentaient la clientèle principale. Malheureusement, leurs tonneaux n’étaient pas toujours de bonne qualité, et si le vin ne convenait pas, la faute en revenait évidemment aux vignerons. Puis, dès 1929, par souci de qualité, le vin a été livré en flacons bouchonnés d’un litre pour garantir une bonne conservation.

Et celle de ton vignoble? Le chasselas a toujours été roi. Il représentait 90% de notre vignoble, le reste, du rouge, était constitué de mondeuse de Savoie. La Mobilisation a fait évoluer l’exploitation et nous nous sommes consacrés à la monoculture de la vigne et à la commercialisation du vin. Nous avons évidemment reconstitué le vignoble pour nous adapter à la demande. Aujourd’hui, notre production de chasselas s’élève à 80%, et le pinot noir a remplacé l’ancien cépage rouge. 2018 a été le 50e millésime vinifié par mes soins.

Comment vois-tu l’avenir du métier? La situation est devenue difficile. Il y a une concurrence énorme dans le marché du vin. La consommation a fortement diminué pour différentes raisons. La production indigène représente 110 millions de litres, la population suisse en consomme 250 millions, ce qui correspond à environ 30 litres par habitant par année. Il faut assurer la qualité de nos vins et apprendre à mieux communiquer.

Et celui de ton domaine? Je n’ai pas de successeurs. Aussi, je me suis associé avec un partenaire, la Maison Rutishauser à Scherzingen qui commercialise déjà 40% de ma production. Je livre la même proportion à mes clients privés et le restant, environ 20%, à la restauration.

Le 19 décembre dernier, tu as présenté des anciens films sur la Fête des vignerons à la maison Buttin-de-Loës. Comment as-tu vécu cette dernière Fête? Via la Confrérie du Guillon et l’Académie du vin, j’ai guidé des touristes dans les vignes et leur ai fait découvrir Lavaux. J’ai assisté à quatre représentations du spectacle, de jour comme de nuit, dont celle du Couronnement. C’étaient deux spectacles différents que j’ai bien appréciés. Le jour était presque plus subtil, on distinguait mieux les détails des costumes et les figurants. C’était une belle fête mais malheureusement les vignerons ne sont pas à la fête. Il y a des soucis sérieux sur l’avenir économique de la profession malgré une vendange exceptionnelle.

La période des vendanges est terminée. Comment s’est-elle passée chez toi? Nous avons commencé par les rouges en septembre. Puis, nous avons suivi avec le chasselas où nous avons mesuré entre 78 et 83°. Les grappes sont de qualité saine, sans pourriture. Ce sera un bon millésime, à l’image de la Fête des vignerons.

Le résultat des dernières votations a été publié et largement commenté. Comme ancien député, que t’inspire le choix des électeurs? Je crois que cette tendance verte est un effet de mode. Les jeunes s’accrochent à des convictions que nous, les anciens, n’avons pas vu venir. Or, tout le monde est sensible à l’environnement. Nous pensons à la planète depuis longtemps. Les moteurs sont plus propres et moins gourmands, l’industrie n’a pas attendu la vague verte. Notre production est plus respectueuse envers la nature. La sensibilisation est en marche. Il faudrait juste que ces jeunes qui bloquent les chaussées soient réalistes, qu’ils n’oublient pas qu’ils vivent dans une société aisée et qu’ils doivent respecter le passé et le travail des anciens.

As-tu une anecdote à raconter? Je me souviens de la visite en personne de l’empereur du Japon Hirohito, reçu par l’ancien syndic de Grandvaux, Samuel Porta en octobre 1971. Sa Majesté était intéressée par la culture de la vigne en gobelets. Grâce à ce contact, il y a eu des échanges et nous sommes allés à plusieurs reprises au Japon. Bien des ambassadeurs sont venus et une stèle commémore la visite historique de l’empereur. De nombreux Japonais sont de passage près de cette vigne. Quelques jaloux ont même dit que grâce à cette visite impériale, la vigne de Saint-Amour a vu le soleil levant pour la première fois. Malheureusement, les jumelages des anciennes communes ne sont plus tellement d’actualité. Il semble qu’il y ait d’autres priorités.

Aimerais-tu ajouter quelque chose? L’artiste Keith Haring, célèbre pour ses dessins Pop Art énergiques, a réalisé en 1983 l’affiche du Montreux Jazz Festival. Pierre Keller habitait alors Grandvaux et l’a conduit à ma cave pour lui faire découvrir les vins de la région. Le peintre et dessinateur américain était un homme d’une grande culture et intéressé par l’oenologie. Il m’a fait un dessin daté, ce qui est plutôt rare et lui confère une certaine valeur, que j’ai utilisé pour l’étiquette d’un vin dont le bénéfice a été versé pour une action du zoo de Servion. Une petite brochure dit d’ailleurs ceci: Puissions-nous apprécier l’enthousiasme de Keith Haring pour nos vins, tel qu’il est encore visible sur l’étiquette de notre pot vaudois!